Il était une fois…
Il était une fois, au pied de deux montagnes immenses, un vieil homme qu'on appelait Yugong. Il avait presque quatre-vingt-dix ans, une barbe blanche qui lui tombait jusqu'à la ceinture et des yeux qui pétillaient comme ceux d'un enfant.

Les deux montagnes se dressaient juste devant sa maison. Elles étaient si hautes que leurs sommets se perdaient dans les nuages, et si larges qu'elles cachaient tout l'horizon. Chaque fois que Yugong ou sa famille voulaient aller au marché, ils devaient faire un détour énorme. Il fallait marcher des heures et des heures, contourner les rochers, grimper, redescendre… Le soir, tout le monde rentrait les pieds en compote.

Un jour, Yugong réunit toute sa famille autour de la table : ses fils, ses belles-filles, ses petits-enfants.

— J'ai une idée, annonça-t-il. Et si nous déplacions ces montagnes ? Nous pourrions ouvrir un chemin tout droit jusqu'au marché !

Il y eut un grand silence. Puis tout le monde se mit à parler en même temps.
— Oui ! Bonne idée ! s'écrièrent les petits-enfants.
Seule sa femme fronça les sourcils.
— Mon pauvre mari, tu n'arriverais même pas à déplacer une petite colline ! Et puis, toutes ces pierres et toute cette terre, où vas-tu les mettre ?

— Nous les porterons jusqu'au bord de la mer, répondit Yugong tranquillement.

Le lendemain, dès le lever du soleil, le chantier commença. Yugong prit une pioche. Ses fils prirent des pelles. Les petits-enfants prirent des paniers, qu'ils accrochèrent aux deux bouts d'une longue perche posée sur leurs épaules. Tac, tac, faisaient les pioches. Chhh, chhh, faisaient les pelles. Et hop ! on remplissait les paniers, et en route vers la mer.

Même le petit garçon de la voisine, qui avait perdu une dent de lait la veille, vint les aider en sautillant.

Le voyage jusqu'à la mer était si long qu'il fallait presque une année entière pour faire un seul aller-retour. Alors les montagnes, bien sûr, ne rapetissaient pas beaucoup.

Un jour, un voisin vint les voir. C'était un vieil homme qui se croyait très malin, et tout le monde le trouvait très malin aussi. Il éclata de rire.

— Ha, ha ! Yugong, tu as perdu la tête ! Tu es vieux, tu n'as plus beaucoup de forces. Tu n'arriveras même pas à arracher un brin d'herbe de cette montagne. Alors la déplacer tout entière !
Yugong posa sa pioche. Il essuya son front, caressa sa barbe blanche, et répondit calmement :

— Tu crois être malin, mais tu ne vois pas plus loin que le bout de ton nez. Écoute-moi bien. Oui, je suis vieux. Mais après moi, il y aura mes fils. Après mes fils, il y aura mes petits-fils. Puis leurs enfants, et les enfants de leurs enfants. Ma famille ne s'arrêtera jamais. Tandis que les montagnes, elles… elles ne grandissent pas ! Alors, un jour, forcément, elles finiront par disparaître.

Le voisin ouvrit la bouche… puis la referma. Il ne trouva rien à répondre. Il repartit en se grattant la tête.

Or, tout là-haut, sur les montagnes, vivaient des esprits qui avaient tout entendu. Ils prirent peur : ce vieil homme-là ne renoncerait jamais ! Ils coururent raconter l'histoire au souverain du ciel.

Le souverain du ciel écouta, et il fut très ému par le courage et la patience de Yugong. Il fit alors venir deux géants très forts.
— Allez sur la terre, leur dit-il, et portez ces deux montagnes ailleurs, là où elles ne gêneront plus personne.
Cette nuit-là, pendant que la famille de Yugong dormait, les deux géants soulevèrent chacun une montagne sur leur dos, comme on soulève un gros sac de riz, et les emportèrent très loin.

Au matin, quand Yugong ouvrit sa fenêtre, il n'en crut pas ses yeux. Devant sa maison, il n'y avait plus que la plaine, toute verte, et un joli chemin bien droit qui filait jusqu'au marché.

Les petits-enfants poussèrent des cris de joie. Yugong, lui, sourit dans sa barbe.

Et depuis ce jour, en Chine, quand quelqu'un se lance dans un travail très, très long et qu'il ne renonce pas, on dit qu'il est comme Yugong, le vieil homme qui déplaça les montagnes.


