Il était une fois…
On raconte qu'il y a très, très longtemps, au pied d'une grande montagne de Chine, se trouvait un petit village. Les maisons avaient des toits gris, les rues sentaient le riz chaud et le feu de bois, et les enfants jouaient à cache-cache entre les paniers de légumes.

Mais chaque année, à la fin de l'hiver, quand arrivait la dernière nuit de l'année, tout le village devenait silencieux. Les parents fermaient les volets. Les grands-pères rangeaient les outils. Et les enfants chuchotaient un seul mot : « Nian… »

Nian, c'était une bête énorme qui vivait tout en haut de la montagne. Elle avait une tête ronde comme une marmite, deux gros yeux jaunes qui roulaient dans tous les sens et une petite corne sur le front. Quand elle descendait, BOUM, BOUM, la terre tremblait. Elle renversait les paniers, bousculait les barrières, piétinait les jardins et grognait si fort que les poules en perdaient leurs plumes. Personne ne savait vraiment ce qu'elle voulait. Mais tout le monde avait peur.

Alors, cette nuit-là, comme chaque année, les villageois prenaient leurs couvertures et montaient se cacher dans la forêt, en attendant le matin.

Cette année-là, un vieux voyageur arriva au village. Il avait une longue barbe blanche, un bâton de bois et un sac de toile sur l'épaule. Ses yeux pétillaient comme ceux d'un enfant. Tout le monde courait dans tous les sens, et personne ne fit attention à lui… sauf une grand-mère qui habitait la dernière maison, près du puits.
« Monsieur, il faut partir vite ! lui dit-elle. Nian arrive cette nuit ! Venez vous cacher avec nous. »
Le vieux voyageur sourit tranquillement. « Grand-mère, si vous me laissez dormir chez vous cette nuit, je vous promets de chasser Nian. »
La grand-mère le regarda de haut en bas. Chasser Nian ? Lui, si vieux, avec son petit bâton ? Elle n'était pas vraiment convaincue. Mais elle était gentille : elle lui laissa une bougie et un bol de soupe, puis elle partit avec les autres dans la forêt.

Le vieux voyageur, lui, ne perdit pas de temps. Il sortit de son sac de grandes feuilles de papier rouge, rouge comme les cerises, et les colla sur la porte. Il accrocha deux lanternes rouges de chaque côté et les alluma : la petite maison se mit à briller dans la nuit. Puis il ramassa des tiges de bambou bien sèches et les posa près du feu. Enfin, il s'assit bien droit, respira calmement… et attendit.

À minuit, BOUM… BOUM… BOUM… Nian descendit de la montagne. Elle traversa le village vide en reniflant partout. Soudain, elle s'arrêta net devant la maison de la grand-mère. Du rouge ! De la lumière ! Nian plissa ses gros yeux. Elle n'aimait pas ça du tout.

Elle s'approcha quand même, un pas, puis deux… Alors le vieux voyageur jeta les bambous dans le feu. CRAC ! PAN ! CRAC-CRAC-PAN ! Les bambous éclatèrent en claquant comme cent tambours à la fois. Nian fit un bond en arrière. Ses oreilles se couchèrent, sa queue se mit à trembler. Et voilà que la porte s'ouvrit : le vieux voyageur apparut, vêtu d'une longue robe rouge, en riant de bon cœur.

C'en était trop pour Nian ! Le rouge, la lumière, le bruit… et quelqu'un qui n'avait même pas peur d'elle ! Elle fit demi-tour et s'enfuit jusqu'au sommet de la montagne, si vite qu'on ne vit bientôt plus qu'un petit nuage de poussière.

Au matin, les villageois redescendirent de la forêt. Ils s'attendaient à trouver tout renversé. Mais non ! Tout était à sa place. Sur la porte de la grand-mère, le papier rouge brillait au soleil et les lanternes se balançaient doucement. Le vieux voyageur, lui, était reparti sur la route. Il ne restait que des morceaux de bambou éclatés devant la porte.

La grand-mère raconta tout. Et les villageois comprirent : Nian avait peur du rouge, de la lumière et du bruit. Finalement, la bête n'était pas si terrible… c'était elle qui avait peur !

Depuis ce jour-là, dit-on, à chaque Nouvel An, les familles chinoises décorent leurs portes de papier rouge, allument des lanternes et font claquer des pétards. On frappe les tambours, on fait résonner les cymbales, et plus personne ne va se cacher dans la forêt. Au contraire : on reste tous ensemble, on partage un bon repas et on se souhaite une belle année. Et Nian ? On ne l'a plus jamais revue au village.

Petit rappel du conteur : les pétards, c'est seulement pour les grandes personnes. Toi, tu peux faire du bruit avec un tambour, une casserole ou en tapant dans tes mains. Nian déteste ça aussi !


